Élections marocaines de 2016

Billet de blogue rédigé par Carmen Cordonnier dans le cadre du cours POL3015 (automne 2017)

Depuis son retour à l’indépendance en 1956[1], après la fin du protectorat français qui durait depuis 1912, le Maroc s’est construit comme une monarchie de droit divin. Le pays applique un système bicaméral qui permet une séparation des pouvoirs depuis 2011, et les revendications du printemps arabe. Constitué de deux chambres[2], dont celle qui nous intéresse ici, la chambre basse, constituée de 395 députés dont 305 locaux et 90 nationaux, ancrés dans un système multipartiste.

C’est sur les élections législatives de 2016 que nous nous attarderons. La campagne qui avait démarré très tôt (peu avant mars 2016), a été bouleversée par plusieurs éléments qui ont influencé l’issue du vote. Quelques évènements clefs nous permettent de résumer la campagne électorale.

Le 12 mars[3], une étude montre que 11.2 millions de marocains pratiquent la prière du vendredi, c’est un indice de religiosité qui joue en faveur du PJD (Parti de la Justice et du Développement). En s’ajoutant par ailleurs au chiffre de 88% de la population qui estime avoir confiance en ce parti, un parti islamiste.

Dès le 22 mars[4], les médias marocains annoncent une bataille entre le PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) et le PJD. Seuls ces deux partis et le Parti historique Istiqlal déposent 92 listes chacun, soit assez pour couvrir 100% des circonscriptions. Ils deviennent dès lors les principaux acteurs de cette campagne.

Le 25 septembre[5], le très populaire journal socialiste Al Ahdath Al Maghribia accuse le député PJD Abdellah Bouanou de cocufier sa femme avec une députée du même groupe. C’est une accusation grave pour un représentant de ce parti islamiste.

Le 28 septembre[6], seulement une dizaine de jours avant le vote, le PAM accuse le PJD d’acheter des électeurs en fournissant des bons d’achats pour des fournitures scolaires à 630 familles. La valeur de ces bons est de 1000 dirhams (135.70 dollars canadiens). Tandis que le salaire minimum marocain[7] au mois est de 2 570.86 dirhams, ce sont donc de grosses sommes. Le gouvernement marocain n’organise pas de débat d’idées public entre les candidats.

Le 7 octobre 2016, 16 millions de marocains sont enregistrés pour un vote qui concerne 30 partis[8]. Parmi cette multitude de partis, on retrouve 6992 candidats pour 1385 listes au départ, dont 903 listes de partis élus[9] et 482 listes des partis qui n’ont pas obtenu[10] de siège[11]. Ce sytème éclaté donne naissance à un phénomène nouveau au Maroc, le bipartisme entre le PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) et le PJD (Parti de la Justice et du Développement). Ce dernier étant le parti qui a remporté l’élection avec 125 siège, tandis que le PAM s’en sort avec 102 sièges au total. C’est un évènement nouveau, comme le journal Le Monde le souligne :

 

« Le bipartisme naissant écrase en revanche les autres formations, dont certaines sont historiques, tels que l’Istiqlal ou l’Union socialiste des forces populaires (20 sièges) ou encore le Parti du progrès et du socialisme (ex-communiste, 12 sièges)[12]. »

 

Cette nouvelle configuration est due à l’incapacité des dirigeants politiques de s’allier entre eux, c’est cette division qui permet au PJD de Abdel-Ilah Benkiran de remporter l’élection.

 

Source: Badrane. Mohammed. 10 octobre 2016. “La tendance devient une réalité : la bipolarisation se confirme”.

 

Déjà élus en novembre 2011, le PJD s’impose de nouveau en 2016 et obtient 125 sièges à la chambre basse, suivit de très près par son parti rival le PAM qui gagne 102 places. L’écart est considérablement creusé entre ces deux partis qui forment désormais le peloton de tête. Les autres partis ont en effet obtenu une quantité réellement inférieure de voix. Le Parti Istiqlal qui est le troisième plus important n’a que 46 sièges, les autres partis se contentent de moins de sièges encore.

 

Tableau récapitulatif  : Résultats officiels de l’élection, nombre de sièges obtenus par parti selon les listes locales et nationales.

Parti Listes électorales locales Listes électorales nationales TOTAL
PJD (Parti de la Justice et du Développement) 98 27 125
PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) 81 21 102
PI (Parti Istiqlal) 35 11 46
RNI (Rassemblement National des Indépendants) 28 9 37
MP (Mouvement Populaire) 20 7 27
UC (Union constitutionnelle) 15 6 21
USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) 14 5 19
PPS (Parti du Progrès et du Socialisme) 7 4 11
MDS (Mouvement Démocratique et Social) 3 0 3
FGD (Fédération de Gauche Démocratique) 2 0 2
PUD (Parti de l’Unicité et de la Démocratie) 1 0 1
PGV (Parti de la Gauche Verte) 1 0 1
TOTAL 305 90 395

 

Grâce à ces chiffres il est possible de calculer le nombre effectif de partis, on obtient un résultat de 6.25[13], ce résultat signifie que ce spectre présente un groupe qui pourrait exister en 6 partis de taille relativement égale. Cela signifie qu’il n’existe pas de bipartisme si fort, bien que les deux premiers partis (PJD et PAM), se détachent du groupe.

Le calcul de l’indice de disproportionnalité permet de vérifier la qualité représentative du vote. On obtient un résultat de 0,7308[14] pour l’indice de Gallagher, c’est très bas, ce qui signifie que la représentativité de l’issue du vote est très forte. Autrement dit, la composition de la chambre basse marocaine est fidèle aux résultats des élections et à la volonté des citoyens. en le comparant à l’indice de 2011 qui était de 5,22 on peut considérer que non seulement la représentativité est forte, mais en plus elle s’est améliorée depuis 2011.

Ainsi, l’élection législative de 2016 au Maroc est marquée par une nouvelle configuration de la sphère politique. Deux partis se détachent des autres, celui au pouvoir, le Parti pour la Justice et le Développement; et le Parti de l’Authenticité et de la Modernité. Ce bipartisme nouveau impose un clivage important entre la religion du PJD (ici extrême puisqu’islamisme), et la traditionnelle pensée de centre-gauche marocaine incarnée par le PAM.

Aussi, cette ré-élection du PJD semble installer durablement le parti à la tête de la chambre basse et change profondément la tradition socialiste marocaine. Il est aussi nécessaire de préciser le danger que représente un parti islamiste au pouvoir dans le monde connu de 2017.

 

Bibliographie

Ait Akdim, Youssef. 7 octobre 2016. « Après cinq ans de pouvoir, les islamistes remportent les           élections législatives au Maroc ». Le Monde Afrique. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/10/07/elections-au-maroc-participation-limitee-les-islamistes-denoncent-des-tentatives-de-fraudes_5010240_3212.html

Badrane, Mohammed. 10 octobre 2016. « La tendance devient une réalité : la bipolarisation se confirme ». http://aujourdhui.ma/politique/la-tendance-devient-une-realite-la-bipolarisation-se-confirme

Bladi. 12 mars 2016. « Les marocains prient plus, le PJD se frotte les mains ». https://www.bladi.net/marocains-priere-pjd.html

Bladi. 22 mars 2016. « Maroc : vers une victoire des islamistes du PJD aux prochaines élections ? ». https://www.bladi.net/elections-maroc-pjd,44755.html

Bladi. 25 septembre 2016. « Maroc : une nouvelle relation extra-conjugale secoue les islamistes du PJD ». https://www.bladi.net/relation-extra-conjugale-pjd,46314.html

Bladi. 28 septembre 2016. « Le PJD accusé d’acheter des lecteurs avec des bons d’achats de fournitures scolaires ». https://www.bladi.net/pjd-elections-maroc-corruption,46343.html

Bladi. 26 septembre 2016. « Élections législatives au Maroc : les chiffres à connaître sur les candidats et les partis politiques ». https://www.bladi.net/elections-legislatives-maroc-2016,46307.html

L’Économiste. 7 octobre 2016. « Législatives : les résultats définitifs ». http://www.leconomiste.com/flash-infos/legislatives-les-marocains-aux-urnes

Gallagher,  Michael. 2013. « Election Indices ». Trinity College. Dublin. Page 27.

Herodote. n.d. « 2 mars 1956 : Indépendance du Maroc ». https://www.herodote.net/almanach-ID-2905.php

Institut européen de recherche. n.d. « Maroc, système électoral ». http://www.medea.be/fr/pays/maroc/maroc-systeme-electoral-2/

Machrafi, Khalil. 2 juillet 2015. « Code du travail : salaire minimum légal au Maroc à partie du 01/07/2015 ». http://blog.ojraweb.com/code-du-travail-salaire-minimum-legal-au-maroc-a-partir-du-01072015/

 

Notes

[1] Herodote. n.d. « 2 mars 1956 : Indépendance du Maroc ». https://www.herodote.net/almanach-ID-2905.php

[2] Institut européen de recherche. n.d. « Maroc, système électoral ». http://www.medea.be/fr/pays/maroc/maroc-systeme-electoral-2/

[3] Bladi. 12 mars 2016. « Les marocains prient plus, le PJD se frotte les mains ». https://www.bladi.net/marocains-priere-pjd.html

[4] Bladi. 22 mars 2016. « Maroc : vers une victoire des islamistes du PJD aux prochaines élections ? ». https://www.bladi.net/elections-maroc-pjd,44755.html

[5] Bladi. 25 septembre 2016. « Maroc : une nouvelle relation extra-conjugale secoue les islamistes du PJD ». https://www.bladi.net/relation-extra-conjugale-pjd,46314.html

[6] Bladi. 28 septembre 2016. « Le PJD accusé d’acheter des lecteurs avec des bons d’achats de fournitures scolaires ». https://www.bladi.net/pjd-elections-maroc-corruption,46343.html

[7] Machrafi, Khalil. 2 juillet 2015. « Code du travail : salaire minimum légal au Maroc à partie du 01/07/2015 ». http://blog.ojraweb.com/code-du-travail-salaire-minimum-legal-au-maroc-a-partir-du-01072015/

[8] Institut européen de recherche. n.d. « Maroc, système électoral ». http://www.medea.be/fr/pays/maroc/maroc-systeme-electoral-2/

[9] Voir le tableau récapitulatif 1 en annexe

[10] Voir le tableau récapitulatif 2 en annexe

[11] Bladi. 26 septembre 2016. « Élections législatives au Maroc : les chiffres à connaître sur les candidats et les partis politiques ». https://www.bladi.net/elections-legislatives-maroc-2016,46307.html

[12] Ait Akdim, Youssef. 7 octobre 2016. « Après cinq ans de pouvoir, les islamistes remportent les élections législatives au Maroc ». Le Monde Afrique. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/10/07/elections-au-maroc-participation-limitee-les-islamistes-denoncent-des-tentatives-de-fraudes_5010240_3212.html

[13] Détail du calcul en annexe

[14] Détail du calcul en annexe

 

Annexes

Tableau récapitulatif 1 : les listes déposées par les partis élus.
Parti Nombre de listes déposées Circonscriptions en %
PJD (Parti de la Justice et du Développement) 92 100
PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) 92 100
PI (Parti Istiqlal) 92 100
RNI (Rassemblement National des Indépendants) 84 91.3
MP (Mouvement Populaire) 78 84.8
UC (Union constitutionnelle) 72 78.3
USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) 91 98.9
PPS (Parti du Progrès et du Socialisme) 90 97.8
MDS (Mouvement Démocratique et Social) 66 71.1
FGD (Fédération de Gauche Démocratique) 90 97.8
PUD (Parti de l’Unité et de la Démocratie) 24 26.1
PGV (Parti de la Gauche Verte) 32 34.8
AUTRES  (16 partis non élus) 507 Entre 2.2 et 75

 

 

Tableau récapitulatif 2 : les listes déposées par les partis non-élus.
Parti Nombre de listes déposées Circonscriptions en %
FFD (Front des Forces Démocratiques) 69 75
AAAR (Alliance Al Ahd et du Renouveau) 49 53.3
PND (Parti Néo-Démocrate) 42 45.7
PRD (Parti de la Réforme et du Développement) 41 44.6
PEDD (Parti de l’Environnement et du Développement Durable) 40 43.5
PRV (Parti de la Renaissance et de la Vertu) 40 43.5
PCI (Parti de la Choura et de l’Istiqlal)  32 34.8
PAA (Parti Al Amal) 29 31.5
PCS (Parti du Centre Social) 28 30.4
PDN (Parti Démocrate National) 24 26.1
PLJS (Parti de la Liberté et de la Justice Sociale) 22 23.9
PSD (Parti de la Société Démocratique) 19 20.7
PR (Parti de la Renaissance) 17 18.5
PA (Parti de l’Action) 16 17.4
PUMD (Parti de l’Union Marocaine pour la Démocratie) 12 13
SAP (Sans Appartenance Politique) 2 2.2

 

 

Détail du calcul du nombre effectif de partis.
Parti Pourcentage de vote par parti Carré du pourcentage de vote par parti
PJD (Parti de la Justice et du Développement) 0,31 0.09
PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) 0,25 0.06
PI (Parti Istiqlal) 0,11 0.01
RNI (Rassemblement National des Indépendants) 0.09 0
MP (Mouvement Populaire) 0.06 0
UC (Union constitutionnelle) 0.05 0
USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) 0.04 0
PPS (Parti du Progrès et du Socialisme) 0.02 0
MDS (Mouvement Démocratique et Social) 0 0
FGD (Fédération de Gauche Démocratique) 0 0
PUD (Parti de l’Unicité et de la Démocratie) 0 0
PGV (Parti de la Gauche Verte) 0 0
TOTAL 0.93 0.16

Nombre effectif de partis :  1/0.16 = 6.25

 

Détail du calcul de l’indice de disproportionnalité (indice de Gallagher).
Parti % de sièges obtenus % de voix obtenues différence carré des différences
PJD (Parti de la Justice et du Développement) 32 31.64 0.36 0.1296
PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) 26 25.82 0.18 0.0324
PI (Parti Istiqlal) 12 11.64 0.36 0.1296
RNI (Rassemblement National des Indépendants) 9 9.36 -0.36 0.1296
MP (Mouvement Populaire) 7 6.83 0.17 0.0289
UC (Union constitutionnelle) 5 5.31 -0.31 0.0961
USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) 5 4.81 0.19 0.0361
PPS (Parti du Progrès et du Socialisme) 3 2.78 0.22 0.0484
MDS (Mouvement Démocratique et Social) 1 0.75 0.25 0.0625
FGD (Fédération de Gauche Démocratique) 0 0.5 -0.5 0.25
PUD (Parti de l’Unicité et de la Démocratie) 0 0.25 -0.25 0.0625
PGV (Parti de la Gauche Verte) 0 0.25 -0.25 0.0625
TOTAL 100 99.95 1.0682

 

 

1,0682/2 = 0,5341

Racine de 0,5341 = 0,7308

 

This content has been updated on 5 December 2017 at 11 h 48 min.

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